Étienne Cuenot
Vigneron amateur et passionné de terroir
Chouzelot (Doubs) · 12 ans d'expérience
Parcelle familiale replantée sur coteau calcaire

Une vigne oubliée qui reprend vie à Chouzelot

Il faut quitter la route principale de la vallée de la Loue et grimper un chemin caillouteux, à flanc de coteau, pour découvrir la parcelle d’Étienne Cuenot. À peine quatre mille pieds de vigne, alignés sur une pente exposée plein sud, dominent le village de Chouzelot et la rivière qui serpente en contrebas. Ici, pas d’AOC, pas de cahier des charges, pas de coopérative. Juste un homme, un bout de terre calcaire hérité de son grand-père, et une obstination tranquille à faire revivre une tradition que presque tout le monde, dans le canton de Quingey, avait fini par oublier.

Étienne Cuenot a 54 ans. Ancien technicien agricole reconverti dans la viticulture amateur depuis une douzaine d’années, il fait partie de cette poignée de passionnés qui, sur les coteaux du canton de Quingey, ont replanté quelques ares de vigne là où leurs ancêtres cultivaient déjà avant que le phylloxéra, puis l’essor de l’élevage laitier, ne fassent disparaître cette activité du paysage local. Son histoire éclaire un pan méconnu du vignoble du canton de Quingey, à la croisée du Doubs fromager et du Jura viticole voisin.

Nous sommes allés à sa rencontre, un matin de fin juin, alors qu’il commençait tout juste l’effeuillage de ses rangs.


Comment en vient-on à planter de la vigne dans un canton connu pour son Comté et son élevage bovin, plutôt que pour le vin ?
C'est une histoire de famille, en réalité. Mon grand-père me racontait que son propre père cultivait une petite vigne sur ce même coteau, avant la Seconde Guerre mondiale. À l'époque, presque chaque famille du village avait ses quelques pieds de vigne pour faire son vin de table, souvent un vin léger et acide qu'on buvait coupé d'eau. Ce n'était pas un vin de prestige, c'était un vin du quotidien, comme on faisait son pain ou son fromage.

Cette pratique a quasiment disparu au XXe siècle, pour plusieurs raisons. Le phylloxéra a détruit une grande partie du vignoble français à la fin du XIXe siècle, y compris ici, et beaucoup de petites parcelles n’ont jamais été replantées. Ensuite, l’essor spectaculaire de l’élevage laitier et de la filière Comté a totalement réorienté l’économie agricole du Doubs vers les prairies. La vigne est devenue anecdotique, presque une curiosité de vieux.

Quand j’ai hérité de ce terrain en friche, avec quelques ceps sauvages encore accrochés à un vieux mur de pierre sèche, j’ai eu envie de comprendre ce que mon arrière-grand-père avait cultivé ici. Ça a commencé comme un hommage familial, et c’est devenu une vraie passion.

Le canton de Quingey n'a pas d'appellation viticole. Comment expliquez-vous que la vigne y trouve quand même sa place ?
Il faut être très clair là-dessus : nous ne sommes pas dans une zone d'appellation. Le vignoble reconnu le plus proche, c'est le Jura, avec des AOC comme Arbois ou Côtes du Jura, à une quarantaine de kilomètres d'ici. Ce que nous faisons à Chouzelot, ou ce que fait le Domaine d'Esprits à Buffard, ce sont des vignes de curiosité, hors cadre AOC, sans commune mesure avec la production jurassienne.

Mais géologiquement, on n’est pas si loin. Le canton de Quingey se trouve à la charnière entre le premier plateau du Jura et la vallée de la Loue. Nos coteaux, quand ils sont bien exposés au sud, présentent le même type de sol calcaire, argilo-calcaire par endroits, que celui qu’on retrouve sur les meilleures parcelles jurassiennes. Ce n’est pas un hasard si mon grand-père a planté sa vigne précisément là où je l’ai replantée : c’est le seul coteau du secteur avec cette exposition et ce drainage.

Ce qui manque ici, ce n’est pas la géologie, c’est le microclimat global. Le Jura viticole bénéficie d’un ensoleillement et d’une régularité climatique légèrement plus favorables. Chez nous, on est un peu plus frais, un peu plus humide, avec des brouillards de vallée liés à la Loue qui peuvent poser problème. C’est praticable, mais ce n’est pas un vignoble de rendement. Avant chaque campagne de travaux dans la vigne, je consulte systématiquement les prévisions sur Météo Franche-Comté, indispensable pour anticiper les risques de gel tardif ou de grêle.

Parlez-nous de ce terroir calcaire. Qu'est-ce qui le rend particulier pour la vigne ?
Le sol de ma parcelle est typique des coteaux du canton de Quingey : un calcaire jurassien fissuré, recouvert d'une fine couche de terre argilo-calcaire, avec des affleurements rocheux par endroits. C'est un sol pauvre, drainant, qui oblige la vigne à aller chercher l'eau et les nutriments en profondeur. C'est exactement ce genre de contrainte qui donne des raisins concentrés plutôt que des rendements généreux et dilués.

Ce calcaire, c’est le même que celui qui façonne les gorges de la Loue un peu plus loin, le même qui a permis à la rivière de creuser ses reculées spectaculaires. Il retient bien la chaleur du jour et la restitue la nuit, ce qui aide la maturation. Et il apporte, dit-on, cette minéralité qu’on retrouve dans les vins blancs du Jura voisin, notamment dans les Savagnins.

Sur ma parcelle, j’ai un peu de tout : de la roche mère affleurante sur le haut du coteau, une terre plus profonde au milieu, et une zone plus argileuse en bas de pente où l’humidité stagne davantage. Chaque zone donne un raisin différent. C’est fascinant de voir à quel point quelques mètres de dénivelé changent la donne.

Coteau calcaire planté de vigne dans le canton de Quingey, Doubs

Quels cépages avez-vous choisi de planter, et pourquoi ?
Je me suis naturellement tourné vers les cépages jurassiens, puisque c'est le vignoble le plus proche et le mieux adapté à ce type de sol et de climat. J'ai planté du Chardonnay, qui est un cépage assez robuste et polyvalent, capable de bien s'exprimer sur des terroirs calcaires frais comme le mien. J'ai aussi un peu de Poulsard, qu'on appelle parfois Ploussard dans le Jura, un cépage rouge à la peau fine qui donne des vins clairs, légers, très parfumés.

Le Trousseau, je l’ai essayé sur quelques pieds, mais c’est un cépage plus exigeant en chaleur, et je ne suis pas certain qu’il arrive vraiment à maturité complète ici certaines années. C’est un vrai sujet d’observation pour moi : jusqu’où peut-on pousser la culture des cépages jurassiens quand on s’éloigne, même de peu, du cœur du vignoble AOC ?

Je n’ai volontairement pas planté de Savagnin, qui demande une vinification très spécifique sous voile pour donner le fameux vin jaune, et qui nécessite un savoir-faire que je n’ai pas encore. Peut-être un jour, si la vigne continue de bien se comporter. Pour l’instant, je reste sur des cépages que je peux vinifier de façon simple et honnête, sans prétention.

Quels sont les principaux défis climatiques que vous rencontrez sur cette parcelle ?
Le gel de printemps est sans doute mon plus grand ennemi. La vallée de la Loue génère des poches de froid nocturne, et certaines années, une gelée tardive en avril peut détruire une bonne partie des jeunes pousses en une seule nuit. C'est arrivé deux fois en douze ans, et c'est extrêmement décourageant de voir des mois de travail réduits à néant en quelques heures.

L’humidité est un autre défi constant. La proximité de la Loue et les brouillards matinaux favorisent le développement du mildiou et de l’oïdium, deux maladies cryptogamiques qui peuvent ravager une récolte si on n’est pas vigilant. Je travaille en agriculture raisonnée, avec un minimum de traitements, ce qui demande une surveillance quasi quotidienne pendant les périodes à risque, en mai et juin surtout.

Et puis il y a le changement climatique, qui joue paradoxalement en ma faveur pour l’instant. Les étés plus chauds et plus secs qu’on observe depuis quelques années dans le Doubs améliorent la maturation du raisin, ce qui n’était pas garanti il y a vingt ou trente ans sur ce coteau. C’est un comble : ce qui pose de vrais problèmes à mes voisins éleveurs du canton, avec des prairies qui souffrent de la sécheresse, ouvre de nouvelles perspectives pour la vigne. L’agriculture du canton est en train de changer sous nos yeux.

Vous parlez d'une petite renaissance de la vigne dans le canton. Est-ce un phénomène isolé ou observez-vous une vraie dynamique ?
C'est encore très marginal, il ne faut pas se faire d'illusions. On parle de quelques parcelles, quelques passionnés, pas d'une filière économique. Mais je constate un frémissement réel depuis une dizaine d'années. Le Domaine d'Esprits à Buffard, un peu plus au sud, incarne une démarche plus structurée que la mienne, avec une vraie ambition de production régulière. De mon côté, je reste dans une logique de vigne familiale, presque artisanale, sans objectif commercial affirmé.

Ce qui motive cette petite renaissance, je crois, c’est une curiosité patrimoniale. Les gens redécouvrent que le canton de Quingey a eu un passé viticole, que ce n’est pas juste une terre à Comté et à prairies. Il y a une fierté locale à faire revivre ça, même à petite échelle. J’ai des voisins qui viennent me voir régulièrement, curieux de comprendre comment on travaille une vigne, ce que ça donne en bouteille.

Il y a aussi, je pense, un mouvement plus large de retour à des agricultures diversifiées et de circuits courts, qu’on observe dans toute la région. Des associations et des plateformes comme Les Rencontres des Agricultures documentent bien ce phénomène de redécouverte des cultures oubliées dans les terroirs ruraux français. Ma vigne s’inscrit un peu dans cette tendance, à mon échelle.

Grappes de raisin en maturation sur les coteaux du canton de Quingey

Concrètement, comment se déroule une vinification à cette échelle amateur ? Vous êtes seul, ou entouré ?
Je suis globalement seul, avec l'aide ponctuelle de ma femme et de deux amis pendant les vendanges, en septembre ou début octobre selon les années. On vendange à la main, forcément, vu la taille de la parcelle et la pente du terrain qui interdit toute mécanisation. C'est une belle journée, presque une fête, où on partage un repas après l'effort.

La vinification se fait dans mon garage aménagé, avec un matériel modeste : un pressoir manuel, quelques cuves inox de petite contenance, des barriques d’occasion récupérées auprès d’un vigneron jurassien que je connais bien. Je n’ai ni l’équipement ni les volumes d’une exploitation professionnelle, donc je dois compenser par une attention de tous les instants sur l’hygiène et les températures de fermentation.

Ce vigneron du Jura, justement, a été mon principal mentor. C’est lui qui m’a appris les bases de la vinification, qui m’a expliqué comment adapter les méthodes jurassiennes classiques à mes petits volumes. Sans ce compagnonnage, je pense que j’aurais abandonné dès la première année, tant les débuts ont été laborieux. La vigne, ça s’apprend sur le terrain, avec quelqu’un qui a l’expérience.

Qu'est-ce que vous produisez au final ? Combien de bouteilles, et où va cette production ?
Sur une bonne année, je récolte de quoi produire entre 800 et 1 200 bouteilles, ce qui reste extrêmement modeste comparé à une exploitation viticole professionnelle. Les années de gel ou de forte pression sanitaire, je peux descendre à quelques centaines de bouteilles seulement, voire moins.

Je ne commercialise pas au sens strict du terme. Je n’ai pas de statut viticole professionnel, ma production reste à échelle familiale et amicale. Une partie sert à ma consommation personnelle, une autre est offerte ou échangée avec des voisins et des amis, et j’en propose parfois quelques bouteilles lors de rencontres conviviales ou de petits marchés associatifs du canton, quand l’occasion se présente. C’est une économie de partage plus qu’une économie de marché.

Le vin que je produis n’a rien à voir avec la sophistication d’un Arbois ou d’un Côtes du Jura reconnu. C’est un vin honnête, parfois un peu rustique, qui raconte surtout une histoire : celle d’un coteau, d’une famille, d’une envie de transmettre quelque chose. Pour une vraie dégustation de vins jurassiens de qualité, je conseille toujours d’aller directement sur la route des vins ou à la Fruitière Vinicole d’Arbois, qui a une antenne à Arc-et-Senans, juste à côté de Quingey.

Voyez-vous un avenir pour cette petite viticulture dans le canton de Quingey, ou restera-t-elle toujours confidentielle ?
Honnêtement, je ne pense pas qu'on assistera un jour à la naissance d'une véritable appellation dans le canton de Quingey. Les volumes sont trop faibles, le climat reste plus marginal que celui du Jura, et il n'y a pas d'organisation collective de producteurs susceptible de porter une telle démarche. Ce serait un travail de plusieurs décennies, avec des investissements considérables.

En revanche, je crois sincèrement à la pérennité de cette viticulture de curiosité et de terroir. Le changement climatique rend la culture de la vigne plus facile qu’il y a trente ans sur ces coteaux, ce qui pourrait encourager de nouvelles vocations. Et il y a une vraie appétence du public pour ces histoires locales, ces produits rares qui racontent un territoire plutôt qu’une marque.

Ce que j’espère surtout, c’est transmettre cette parcelle à quelqu’un qui aura la même passion que moi. Mes enfants ne sont pas intéressés pour l’instant, mais j’ai bon espoir qu’un voisin, un ami, ou un nouveau venu dans le canton reprenne le flambeau le moment venu. Cette vigne existe depuis mon arrière-grand-père. Ce serait dommage qu’elle s’arrête avec moi. Le canton de Quingey a suffisamment de richesses agricoles, entre le Comté et les marchés locaux, pour continuer d’accueillir aussi cette petite curiosité viticole.

Pour approfondir la dimension gastronomique du territoire, notre guide sur la gastronomie comtoise et le fromage Comté présente les grandes spécialités culinaires du canton de Quingey.


Questions rapides — 4 idées reçues sur la vigne du canton de Quingey

Le canton de Quingey fait partie du vignoble jurassien.FAUX. Le canton de Quingey se situe dans le Doubs, hors de toute zone d’appellation viticole. Le vignoble du Jura et ses AOC (Arbois, Côtes du Jura) se trouvent à une quarantaine de kilomètres. Les vignes du canton sont des parcelles hors AOC, dites « de curiosité ».

Il n’y a jamais eu de vigne dans le Doubs.FAUX. Avant le phylloxéra du XIXe siècle et l’essor de l’élevage laitier au XXe siècle, la vigne occupait une place notable dans l’économie rurale de nombreux villages du canton, y compris pour une consommation strictement locale.

Les vins produits ici sont comparables aux vins du Jura.NUANCÉ. Les cépages sont souvent identiques (Chardonnay, Poulsard, Trousseau), mais l’échelle de production, le savoir-faire encadré par un cahier des charges AOC et la régularité climatique diffèrent nettement. Les vins locaux du canton restent une production de curiosité, non comparable à une appellation reconnue.

On peut acheter ces vins en boutique.FAUX. La production reste confidentielle, sans statut commercial structuré. Elle circule surtout par échange amical ou lors de marchés associatifs ponctuels du canton.


Conclusion — 3 choses à retenir

  1. Le canton de Quingey a un passé viticole réel, aujourd’hui presque oublié, effacé par le phylloxéra puis par l’essor de l’élevage laitier comtois. Quelques vignerons passionnés, comme Étienne Cuenot à Chouzelot, font revivre cette mémoire sur des parcelles familiales.

  2. La géologie calcaire du canton rejoint celle du Jura voisin, sans pour autant bénéficier du même microclimat ni d’une appellation reconnue. C’est une viticulture de terroir hors cadre AOC, à ne pas confondre avec la production jurassienne d’Arbois ou des Côtes du Jura.

  3. Cette petite renaissance viticole reste confidentielle mais symbolique : elle illustre la diversité agricole méconnue du canton de Quingey, entre Comté, élevage bovin et curiosités viticoles, dans un territoire où le changement climatique rebat certaines cartes agricoles.