Une identité agricole façonnée par les siècles
Parler de l’agriculture franc-comtoise, c’est parler d’une civilisation. Non pas d’une économie ou d’un secteur d’activité — bien que l’agriculture soit évidemment tout cela — mais d’une façon d’habiter le monde, d’organiser l’espace, de partager les ressources et de transmettre des savoirs. Dans le canton de Quingey, comme dans l’ensemble du Doubs, les traditions agricoles imprègnent profondément la vie des villages : le calendrier des travaux, les fêtes et les marchés, l’architecture des fermes et même la façon de parler.
Cette identité agricole ne s’est pas construite en un jour. Elle est le fruit de siècles d’adaptation à un territoire exigeant — des hivers longs et froids, un relief marqué, des prairies de montagne — et de contraintes économiques qui ont obligé les paysans à innover et à coopérer. C’est de cette nécessité de coopérer qu’est né le système des fruitières à Comté, l’une des formes les plus abouties d’organisation collective paysanne de toute l’Europe.
Les fenaisons : le grand rituel de l’été comtois
La fenaison est l’événement central de l’été agricole franc-comtois. En juillet, selon les conditions climatiques, les prairies de fauche sont coupées, retournées, andainées et engrangées avec une célérité qui tient de l’urgence absolue. Car le foin doit sécher sur pied, puis au sol, avant d’être engrangé à l’abri. Une pluie prolongée peut ruiner une récolte entière.
Les communes du canton organisent chaque annee des foires agricoles.
Autrefois, les fenaisons mobilisaient la communauté villageoise entière. Les voisins, les amis, les membres de la famille élargie venaient prêter main-forte. Les femmes apportaient les collations et les repas dans les prés. Les enfants participaient à leur mesure, apprenant le geste de la fourche et du râteau en observant les adultes. Ce moment de travail collectif intense était aussi un moment de lien social fort, de partage, de récits et de chansons.
La mécanisation a profondément transformé ces pratiques. Les faneuses, les andaineurs et les presses à balles rondes ont remplacé les bras humains pour l’essentiel des tâches. Mais la vigilance météorologique est restée la même, et la satisfaction devant un fenil bien rempli avant les premières pluies d’automne n’a pas changé de nature.
Le foin est crucial pour le Comté : le cahier des charges AOP interdit l’ensilage (herbe fermentée) qui altèrerait la qualité du lait. Une bonne récolte de foin parfumé, bien sec, conditionne la qualité du lait hivernal et donc celle du fromage qui sera fabriqué et affiné les mois suivants.
Ces traditions s’inscrivent dans l’agriculture dans le Doubs.

L’estive et la transhumance : la montée à l’herbe
Dans le Jura, la transhumance prend un caractère particulier. Dès que les conditions climatiques le permettent — généralement en juin — les troupeaux montent vers les pâturages d’altitude, appelés chaumes ou pâturages sommitaux. Cette pratique, appelée estive, a plusieurs fonctions complémentaires.
Elle permet d’abord de libérer les prairies de plaine pour la fenaison, indispensable à la constitution des réserves hivernales. Elle offre ensuite aux animaux une herbe d’altitude diverse et riche en espèces aromatiques — thym sauvage, trèfle des Alpes, myrtille, génépi — qui enrichit la composition du lait et des fromages fabriqués en alpage.
La vie des bergers en estive est une tradition encore vivante dans certains secteurs du Jura. Certains fromagers montent avec les troupeaux et fabriquent le fromage directement dans les chalets d’alpage, selon des méthodes ancestrales. Ces fromages d’alpage, reconnaissables à leur marquage spécifique, sont très recherchés par les connaisseurs.
La filiere principale est celle du Comte, decrite dans notre guide production du Comte.
Les foires aux bestiaux : marchés de la tradition
Les foires aux bestiaux ont longtemps été les grandes places financières de l’agriculture comtoise. À Montbéliard, à Besançon, à Pontarlier et dans de nombreux bourgs du Doubs, elles réunissaient plusieurs fois l’an éleveurs, maquignons, marchands et simples curieux dans une effervescence commerciale et sociale.
La foire de Montbéliard, consacrée à la race Montbéliarde, était la plus réputée de la région. Les plus beaux reproducteurs y changeaient de mains pour des sommes considérables. La réputation d’un élevage se faisait et se défaisait en fonction de la qualité des animaux présentés. La race Montbéliarde, dont la sélection rigoureuse est indissociable de l’excellence du Comté, a été affinée génération après génération grâce à ces rencontres entre éleveurs.
Aujourd’hui, les foires ont perdu une part de leur rôle commercial au profit des systèmes d’information en ligne et des ventes directes entre éleveurs. Mais les concours agricoles des comices restent des moments importants de fierté et de reconnaissance. Présenter un beau troupeau, remporter une récompense : ces gestes ont une signification qui dépasse largement l’aspect économique.
L’elevage bovin est le vecteur principal de ces traditions agricoles.

Les fruitières : un modèle de coopération séculaire
Le système des fruitières à Comté est l’exemple le plus accompli de la coopération agricole franc-comtoise. Né au Moyen Âge de la nécessité de mutualiser le lait pour fabriquer des fromages de grande taille, il a traversé les siècles sans perdre son essence. Chaque éleveur apporte son lait à la fruitière coopérative, qui le transforme en fromage selon des règles partagées. Le revenu est distribué en fonction des apports de lait.
Ce modèle coopératif a permis de maintenir une agriculture de proximité face aux pressions économiques qui ont conduit à la concentration dans d’autres régions. Il a également favorisé le maintien d’une multitude de petites et moyennes exploitations familiales — le tissu productif du Doubs — là où une logique purement industrielle aurait imposé la concentration.
La place de la femme dans l’agriculture comtoise
La contribution des femmes à l’agriculture franc-comtoise a longtemps été invisible, ou du moins sous-documentée. Pourtant, leur rôle était fondamental : gestion quotidienne de la traite, soin aux veaux et aux bêtes malades, jardin potager et élevage de volailles, transformation à la ferme (beurre, crème, œufs vendus au marché), comptabilité domestique et gestion des relations avec les fruitières.
Aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus présentes à la tête des exploitations. Elles apportent souvent une vision différente du métier, davantage orientée vers la transformation à la ferme, l’agritourisme, la vente directe et les pratiques agro-écologiques. Cette évolution enrichit la tradition agricole comtoise sans la trahir.
Rencontres des agricultures réunit chaque année des agriculteurs de toute la France pour partager leurs savoir-faire et débattre de l’avenir de l’agriculture familiale.